Bonjour ou bonsoir.
Récemment sur internet, je suis tombé sur le blog de Jean-Jacques Delfour, philosophe.
Et puis il y avait cet article "Si le visage était un texte", que j'ai directement lu.
Le voici:
[quote]Si le visage est un texte, la ride est une écriture. Pourquoi donc la haine de la ride ? Parce que l’homme dominant désire toujours la virginité : il veut une chair fraîche, une page blanche, sur laquelle imprimer sa puissance, ses désirs, sa force. Jeunes, hommes et femmes s’assemblent dans la joie de l’amour naissant, celui des grandes aurores toujours aimables. Mais le temps passe. L’homme a exercé son pouvoir : il a enfanté, croit-il, il a dominé et jouit d’être aimé par celle sur le visage de laquelle il peut lire les signes de sa propre existence. Sur le visage jadis lisse, vierge, il a imprimé sa marque. Dix, quinze ou vingt ans ont passé. Il veut à nouveau ressentir le vertige d’être jeune ; celle qu’il a aimée pendant quelque décennie et qui l’a aimé lui retourne comme un miroir sa propre condition : des rides sont apparues, l’âge est là, le temps inexorable, la mort à venir, pourtant pas si proche. L’homme alors congédie plus ou moins inélégamment celle qui lui a offert ses plus belles années et se remet lui-même sur le marché de l’amour. Il se met en quête, dans un mouvement incestuel, d’une jeune peau à croquer, une peau toute lisse, intacte et surtout vide, sur laquelle il va écrire à nouveau, encore une fois, le texte de sa puissance.
Et pourtant. La jouissance illusoire de recommencer, de nier son propre âge, qui, pour être éprouvée a besoin de nier l’existence même de la femme aimée, vaut-elle, c’est le cas de le dire, le coup ? Car c’est nier en effet la femme aimée et cela deux fois : la première est remerciée sans plus de ménagement, impropre au poste pour cause de rides, la seconde (bien souvent la deuxième) est niée aussi puisqu’elle n’est aimée que pour des qualités extrinsèques, parce qu’elle est la première mais en plus jeune. Cela vaut-il la peine et la souffrance ? Car le visage de la femme de quarante ans passés est souvent une merveille. Qui peut nier, sauf à être cet homme supposé mûr qui risiblement désire d’être un jeune jouvenceau, qu’un visage de femme, un peu « ridé », un peu « vieilli », émeut et plaît ? Le visage qui n’est pas tout à fait lisse, qui n’est plus dépourvu de « défauts » comme il faut persister à dire tant l’idolâtrie de la jeunesse physique est impérative, est beaucoup plus expressif, beaucoup plus vivant, riche de toute une vie d’émotions. Le temps est lisible sur ce visage un peu « fatigué », mais c’est le temps de la vie humaine, la matière même de la vie, ce qui lui donne sens et valeur, qui se sédimente dans la ride ou dans cette perte de tension de la peau, comme dit le vocabulaire du terrorisme cosmétique. Cette perte de tension est un gain : celui de la richesse des significations, celui de l’expressivité : la ride est non pas l’effet d’un vieillissement organique (seule une vision de boucher anatomiste peut énoncer une telle énormité) mais le signe d’une faculté symbolique immergée. La ride est un texte, que l’amour peut décrypter et énoncer, dans le dialogue heureux des paroles et des corps, tandis que l’amateur de chair fraîche à vampiriser est aveugle à la beauté des rides et de la peau détendue, prête aux concerts de signification.
Le visage à la peau lisse et bien tendue est pauvre en signes. Les émotions n’y sont guère perceptibles, l’état intime de l’âme indécelable. La ride est un pliage, l’homme carnivore et égoïste ne veut y voir que le pli de l’âge. Pliage, c’est-à-dire un texte replié qu’il s’agit de déplier. La ride sur le visage, c’est le secret promis au dévoilement, c’est l’implicite qui devient décryptable, c’est la promesse de longues discussions sur la vie humaine, sur l’amour. La ride est un creux de tendresse entre deux bouts de peau. Érotisme spirituel du pli de la peau. Ce qui suppose que l’hégémonie totalitaire de la sexualité soit aussi remise à sa juste place : c’est-à-dire symbole corporel de l’amour sentimental ou bien jeu des corps. La ride demande une herméneutique, une acceptation de la loi du signifiant, donc de la prohibition de l’inceste. L’homme mûr qui veut croquer de la petite jeunette, ou bien également l’homme jeune qui ne veut rien reconnaître de désirable dans le visage et le corps des femmes adultes, ne veut rien entendre de l’interdit de l’inceste et refuse de lire les signes peaussiers autrement que comme un miroir de sa propre déchéance. Il ne veut plus lire le poème des visages, il refuse d’être la conscience embrassante qui déploie les paysages si changeants du visage.
À vrai dire, « la » ride n’existe pas. Ce langage est asservi au terrorisme dermatologique lequel isole un aspect, qui n’a de sens vivant qu’à être pris dans le tout du visage, et le transforme en un fait médical. Cette opération anéantit la pluralité herméneutique du pli et lui substitue l’unique signification du vieillissement physiologique. Beaucoup de femmes, aveuglées par la domination masculine, acceptent cette tyrannie dermatologique car elles y voient un moyen d’éviter ou de retarder la démonétisation érotique. Le visage dévisagé par la dermatologie capitalistique est figé et immobile : c’est un masque mortuaire, rendu étranger au visage vivant grâce à des imageries et des graphismes qui suppriment le visage de chair, animé, mobile, vivant. La dermatologie, celle des marchands de jouvence, est une nécrologie.
Ainsi, cette abstraction de « la ride » n’existe pas. Elle peut donc apparaître comme un pli présent dans le visage, plus précisément comme un ensemble de plis, et retrouver sa vérité : un moment dans la vie du visage. La main de l’autre qui caresse amoureusement la joue et le cou, la main qui essuie une larme, le sourire ou la tristesse, le doute, la rêverie sombre ou mitigée, la joie éclatante, la moue enfantine, la colère contenue ou qui explose, tous ces événements mentaux et physiques changent le sens tout comme la sensation visuelle et tactile des plis. Le même ensemble de plis du visage sert à signifier une rêverie triste, une autre rêverie drôle, une attente inquiète, etc. Les ridules du coin des yeux, semblables à des petits soleils, celles qui paressent autour de la bouche, les plis relax sous le menton, sont comme des registres d’orgue. La partition n’est jamais la même. Le concert est toujours ondoyant, même si des cadences, des rythmes, des successions, des constellations de plis se révèlent, à l’œil habitué à lire le visage. Toutes ces pliures et dépliures font une musique discrète qui résonne mezza voce sous le concert des autres paroles. Ce jeu mélodieux de plis et leurs ondulations font du visage un lieu de rêveries infinies. Ces visages, tellement humains, montrent une défaillance si belle, une humanité émouvante et véritable. Même les visages physiquement jeunes ne sont vivants qu’à faire des plis : rires, larmes, joie, tristesse, sont des arrangements musculaires et charnels de pliures typiques.
Les visages lisses et impassibles, parfaits, olympiens - qui hantent la réalité humaine quotidienne et l’humilient - n’existent que sur les couvertures des magazines : ils sont semblables à des statues, ce sont des cadavres. Sans doute la photographie starifiante de magazine et la photographie dermatologique sont devenues le modèle l’une de l’autre au prix de l’alignement sur un idéal esthétique commun et téléologique : le visage mort. Le cas Michael Jackson a montré combien l’effort de nier le temps et de remodeler le visage à son désir entraîne une négation de l’identité et de la personnalité du visage. Le désir ne peut exister qu’à prendre appui sur un sol stable et indépassable. Le corps et le visage sont ce donné améliorable à la marge, mais dont l’intangibilité morale (puisque la technologie chirurgicale a supprimé l’intangibilité physique) garantit la mobilité du désir. Effacer les plis, c’est effacer le visage ; ce dont témoigne horriblement le visage de Michael Jackson, semblable à un corps de plastique, à la fois visage d’un être humain et masque machinique.
Le visage a une identité et une personnalité grâce à la sédimentation de plis c’est-à-dire toute une gestuelle d’habitudes et de manières d’habiter le visage. Les plis forment la géographie typique des expressions vivantes d’un individu singulier. Accepter les plis (les « rides » dans la langue de la haine), c’est aimer l’autre tel qu’il apparaît en visage, c’est-à-dire tel qu’il est (car sa surface est aussi sa profondeur). Si le visage est un texte, il requiert un lecteur bienveillant. Les plis du visage sont les portées musicales où s’écrivent énigmatiquement les émotions éprouvées et les lectures ressenties, où se construit le dialogue infini des cœurs et des corps.[/quote]
Je tenais à vous en demander votre avis.
Comment trouvez vous ce texte? Êtes vous d'accord avec ce texte?
Merci de prendre le temps d'argumenter vos réponses.